Appel pour une dialogue ferme mais apaisé entre société civile & police

                  Lors de la manifestation contre la loi travail le 14 juin 2016 à Paris. © Raphaël Bodin

Depuis le début du mouvement de protestation contre la loi travail et son monde, le bilan à l’issue de chaque manifestation se réduit trop souvent à un décompte des violences de part et d’autre ; constat implacable d’une irrésistible escalade des tensions, très (trop) pratique pour éviter tout débat de fond sur les raisons de la contestation. Les vidéos à charge tournent sur les réseaux sociaux, matraques contre pavés, caillasse contre grenades, prouvant à chaque fois indéniablement que la violence émane bien « des autres ». Crispé sur ses positions, chaque camp comptabilise ses blessés.

Le rôle de la police dans une société de droit est d’assurer la protection des personnes, des biens et des institutions républicaines. Il est aussi d’encadrer les manifestations de façon à permettre l’expression de revendications tout en garantissant la sécurité de tous au passage des cortèges. Le maintien de l’ordre dans les manifestations relève donc bien d’une mission de service public, et non d’une gestion de circonstance au service d’une stratégie politicienne.

Nous sommes nombreux, dans les rangs des manifestants comme dans ceux des policiers, à nous soucier de cet abandon programmé des services publics, à nous inquiéter de ce renoncement à l’intérêt général que nous voyons à l’œuvre depuis de nombreuses années maintenant. La police aussi, évidemment, a tout à voir avec le service public et l’intérêt général. Mais aujourd’hui, elle est utilisée comme un rempart dans le but unique de protéger une équipe gouvernementale sourde à la contestation sociale, et en retour sert de défouloir à la colère populaire.

Allons-nous, pour le profit de quelques-uns, laisser s’élargir ce fossé entre la population et sa police ?

Déterminés à dépasser une interprétation binaire des événements, nous, membres de la « société civile » et policiers dans toute notre diversité, appelons à la tenue d’un dialogue ferme mais apaisé entre les deux parties. Sortons du confort du débat « entre nous » et prenons le risque de la confrontation avec « ceux d’en face ». Conscients de nos doutes, de nos préjugés, de nos crispations, et munis de notre bonne volonté, asseyons-nous autour de la même table pour exprimer nos critiques, nos revendications, nos solutions, nos propositions d’actions.

Nous refusons tout angélisme : il ne s’agit ici ni d’excuser ni d’effacer les violences subies dans un camp comme dans l’autre. Nous mesurons parfaitement le chemin que chaque partie a à parcourir vers l’autre : dans cette recherche de dialogue, rien n’est naturel ni facile pour personne. Il s’agit simplement de dépasser l’injonction de « réalisme » – un mot derrière lequel se cache bien souvent celui de « résignation » – et de tenter l’utopie de la concertation.

Après tout, pourquoi pas ?

Citoyens et policiers peuvent continuer à signer cet appel : cliquez sur l’onglet « Contact » dans le bandeau d’accueil et remplissez le formulaire en nous indiquant vos prénom, nom, qualité (citoyen, militant, policier… ou toute autre formule qui vous conviendra pour vous définir) ainsi que votre département.

LES PREMIERS SIGNATAIRES DE CET APPEL :

Léa Bouillet (citoyenne engagée, Haute-Garonne)
Sébastien Boullay (policier, Val-de-Marne)
Alain Bres (ancien brigadier-chef, Paris)
Bénédicte Desforges (auteur, ex-lieutenant de police, Paris)
Frédéric Guyot (policier, Ille-et-Vilaine)
Jean-Pierre Havrin (contrôleur général honoraire, promoteur de la police de proximité, Haute-Garonne)
Christophe Jaune (policier municipal, Hérault)
Dominique Jeanne (brigadier-chef de police municipale, Hauts-de-Seine)
Alexandre Langlois (secrétaire général, CGT-Police)
Stéphane Liévin (policier, Loiret)
Bruno Mercier (brigadier de police municipale, Hauts-de-Seine)
Duarte Monteiro (citoyen du monde, Gers)
Christian Mouhanna (sociologue, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, Paris)
Laurent Mucchielli (sociologue, chercheur au CNRS, enseignant à l’Université d’Aix-Marseille, spécialiste des questions de sécurité intérieure, Bouches-du-Rhône)
Sandra Pizzo (citoyenne, Ariège)
Sébastien Poirier (citoyen engagé, Haute-Savoie)
Catherine Prot (nuitdeboutiste, Ariège)
Xavier Renou (porte-parole du collectif des Désobéissants, Paris)
Jean-François Sauvaget (collectif Roosevelt, Aude)
Séverine Tessier (auteure de Lutter contre la corruption : à la conquête d’un nouveau pouvoir citoyen, Alpes-Maritimes)
Gaëlle Van der Maslow (citoyenne engagée, Désobéissante, Hérault)
Cédric Van Reckem (policier municipal, Nord)
Yann Viano (policier municipal, Alpes-Maritimes)
Sophie Wahnich (historienne de la période révolutionnaire française, Paris)

 

ILS ONT DEPUIS ÉTÉ REJOINTS PAR :
Pascal Bertaud (pacifiste, Hérault)
Raphaël Bodin (citoyen, militant non-violent et désobéissant, Nantes)
Jean-Marc Bruneel (citoyen du monde, pacifiste, non-violent et écologiste, Nord)
François Chaillet (CRS, Paris)
Patrice Coulon (militant non-violent et des droits de l’homme, Yvelines)
Claude Delaire (retraité actif et militant, Puy-de-Dôme)
Sihem Doucet (citoyenne, militante pacifiste et écologiste, Haute-Garonne)
Rémi Filliau (citoyen désobéissant, Indre-et-Loire)
Colette Huguin (citoyenne du monde engagée, Vosges)
Nicolas Leccia (citoyen, Haute-Garonne)
Stéphane Lemercier (capitaine de police, Hérault)
Sandra Lomonaco (citoyenne du monde, non résignée, Hérault)
Maryse Luron (citoyenne, Finistère)
Caroline Mansuy (citoyenne, Hauts-de-Seine)
Noëlle Martin (citoyenne, Loire-Atlantique)
Alexandra Mazaud (citoyenne, militante, nuitdeboutiste, Paris)
Isabelle Péguin (citoyenne, Gard)
Marion Pistouiller (citoyenne engagée, Haute-Garonne)
Mathieu Roger (citoyen, Paris)
Axel Ronde (policier, DOPC, Paris)
Hervé Saint-Maxent (citoyen et militant, Pas-de-Calais)
Jean-Claude Salomon (ancien chargé de mission à l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure, Paris)
Martin Urien (citoyen, Ariège)

Je suis manifestant/Policier, contre les violences de l’Etat

Le 14 juin 2016 à Paris, première action conjointe manifestants/policiers.

Le 14 juin 2016, lors de la manifestation nationale à Paris contre la loi travail, des citoyens des régions de Paris, Montpellier, Toulouse, Nantes, Roanne, Bourges…, rejoints par des policiers issus de la CGT-Police, ont mené une première action conjointe, directement au cœur de la manif.

Depuis les tout premiers rassemblements contre la loi travail, le constat est inévitable : les violences au sein des manifestations sont désormais quasi systématiques, issues des deux camps, et ce sont bien elles qui, la plupart du temps, occupent la première place dans les médias.

Ce jour-là, nous voulions tous, manifestants comme policiers, aller au-delà d’une démarche « Bisounours » – pas question de distribuer des fleurs aux CRS et du chocolat aux BAC – et répondre ensemble à cette question : au bout du compte, à qui ces violences profitent-elles ? En premier lieu, évidemment, au gouvernement. En laissant libre cours aux débordements des deux côtés (sévère critique des donneurs d’ordres), en focalisant systématiquement et uniquement sur les tensions (sévère critique des médias), il est clair que les vraies raisons de la contestation sociale sont occultées et que l’on évite ainsi tout débat de fond sur les projets du gouvernement.

« Je suis contre les violences de l’État. Et vous ? »

Après une distribution de tracts aux CRS stationnés dès le matin sur le parcours de la manifestation de l’après-midi, appelant les forces de l’ordre à marquer symboliquement leur refus de laisser le gouvernement se servir d’elles pour prendre des coups à sa place, nous avons rejoint le cortège en arborant des pancartes « Je suis manifestant/policier et je suis contre les violences de l’État » ; d’autres interpellaient CRS et manifestants : « Et vous ? », appelant chacun à réfléchir sur le sens de ces violences, et à prendre ainsi ses responsabilités.

Voir ici le reportage de notre action fait par le site d’information écologiste et citoyen Reporterre :

« Dès le début du mouvement, les membres du gouvernement vous ont utilisés pour réprimer », avons-nous écrit dans le tract destiné aux CRS. « Ils ont fait en sorte que les ordres qui vous sont donnés vous placent dans une situation compliquée vis-à-vis de la population. Ils vous coupent d’une partie d’entre nous, qui n’arrivons plus à comprendre votre rôle. […] Si vous rejoignez la population, ce sera un symbole fort qui les fera reculer. Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de vous à nos côtés. »

Les photos sont de Raphaël Bodin. Découvrez son travail ici :