Philippe Pichon: « Désobéir en démocratie : refusons ensemble de collaborer au mensonge d’État »

Philippe Pichon, commandant honoraire de la police nationale, auteur et consultant en gestion des risques, a été mis à la retraite d’office à 39 ans, par mesure disciplinaire, pour avoir dénoncé les usages illégaux du fichier d’antécédents policiers, le STIC.

Dans une démocratie mollement exercée, nous sommes tous des employés de l’État-mensonge. Refusons ensemble de collaborer au mensonge d’État idéocratique.

 

Analysons tout d’abord le sentiment d’impuissance qui semble peser sur nous, citoyens. Tous nous nous résignons à subir notre destin. Nous obéissons, ici à des ordres illégaux, là à des injonctions coupables, par peur de perdre les quelques avantages matériels promis à ceux qui se taisent. Je refuse de croire à une quelconque fatalité. Ce qui fait la force de l’État idéocratique, c’est la démission des citoyens. Aussi je vous invite à refuser toute coopération avec les mensonges sur lesquels repose l’ordre financier de la société française actuelle. La « grande » finance et l’ultra-libéralisme ne peuvent se cacher que derrière la mystification. Le mensonge ne peut vivre que par le profit et la violence. La barbarie ne met pas tous les jours sa patte froide et lourde sur toutes les épaules ; elle n’exige de nous que l’obéissance au mensonge, la participation quotidienne au mensonge – c’est la seule loyauté qui est exigée de nous.

 

La clé la plus simple et la plus accessible de notre « libération », que nous avons négligée jusqu’à présent, se trouve dans la non-participation personnelle au mensonge d’État. Cette clé a un visage : culture. Ce chemin de la résistance intellectuelle et culturelle est le seul qui soit accessible à tous. Certes, il est semé d’embûches, mais il deviendra plus facile et plus court pour nous tous si nous le prenons dans un effort commun, et en rangs serrés.

 

Je ne suis ni moraliste ni stratège politique. Cependant, j’ai franchi le pas qui conduit de l’exigence éthique à l’action. J’ai pris le risque d’être démissionné de la police nationale, d’être licencié d’un job de fonctionnaire réputé acquis à vie. J’ai été mis à la retraite d’office pour avoir refusé d’obéir à des instructions manifestement illégales. Commandant retraité à 39 ans… sans retraite financière. Partant de l’obligation faite à l’homme de dire la vérité, j’incite mes concitoyens à la résistance ouverte contre les mensonges établis et souhaite esquisser un « programme » qui vise au changement politique de la société française.

 

Étienne de La Boétie, Henry David Thoreau, Léon Tolstoï et quelques autres auteurs de chevet enseignent que, si nous n’avons pas le courage civique de prendre le risque de cette résistance, nous deviendrons nous-mêmes les artisans de l’oppression que subiront nos enfants. Si nous restons prisonniers de notre peur, nous devrons cesser de nous plaindre d’être étouffés, car c’est nous-mêmes qui le faisons.

 

Quelque chose est possible. Ensemble, policiers-citoyens et citoyens.

 

Je vous propose, mes compagnons, un code d’honneur afin d’agir au quotidien, en refusant concrètement de collaborer avec le mensonge. Par exemple, je ne me laisserai pas contraindre à participer à un vote de deuxième tour d’une élection présidentielle où serait présente la candidate du Front national ; je ne me laisserai pas imposer cette dictature de l’émotion et ce mensonge de « front républicain ». Je ne lèverai pas la main, dans mon entreprise, dans mon service, pour exprimer mon accord avec une proposition qui ne correspond pas à ma pensée. Je quitterai immédiatement une réunion ou une discussion où un orateur se laisse aller à une propagande raciste et xénophobe. Je n’achèterai ni ne m’abonnerai à un journal ou une revue qui déforme les informations. Ce sont certes de petites choses, mais qui comportent déjà de grands renoncements à abdiquer. Si chacun avait le courage d’adopter pour lui-même une telle ligne de conduite, c’est toute la cité – au sens grec du terme – qui commencerait à changer.

 

L’esprit humain est capable d’endiguer la ruée sauvage de la violence étatique, économique et sociale. On ne doit jamais accepter l’idée que le cours meurtrier de l’histoire est irréversible et que l’intelligence sûre d’elle-même ne peut agir sur la force dévastatrice la plus puissante du monde. Seule l’inflexibilité de l’esprit humain, fermement dressé sur la crête mouvante de la violence sociale, est la véritable défense de toute l’humanité, c’est-à-dire du Progrès.

 

Pendant vingt ans sous l’uniforme bleu nuit, j’ai compris une grande vérité, à savoir que ce n’est pas le fusil, ce ne sont pas les armées, ce n’est pas l’arme nucléaire qui engendrent le pouvoir, et le pouvoir ne repose pas sur eux. Le pouvoir naît de la docilité de l’homme, de sa lâcheté, du fait qu’il accepte d’obéir. J’ai appris, à mes dépens, quelle peut être la force foudroyante de l’insoumission de l’homme. Et les chefs le savent aussi.

 

Ce dont François Hollande et les caciques du PS ont eu besoin durant ce quinquennat, ce n’est pas de femmes et d’hommes qui croient aux dogmes ou aux principes auxquels eux-mêmes ne croient plus depuis belle lurette, non, ils ont eu besoin de femmes et d’hommes soumis. Et quand on nous menace de chômage de longue durée, qu’on nous laisse pourrir dans des déserts culturels ou qu’on tente de nous noyer dans des océans de bêtise intellectuelle, ce n’est pas un acte de foi dans l’ultra-libéralisme que l’on cherche à obtenir de nous, mais notre soumission ou, tout au moins, un compromis.

 

Citoyens, finissons-en avec la servitude volontaire : tous les sujets participent eux-mêmes à leur sujétion – alors même que le roi est mort. D’une manière ou d’une autre, tout le monde est impliqué dans les forfaits du pouvoir, tout le monde travaille à cette entreprise collective et publique de renoncement au quotidien, consolidant ainsi le système, lui créant même des valeurs. Tout le monde vote docilement aux élections et s’abstient de protester. Personne n’ose inventer le vote blanc. Tous les votes se valent : il faut toujours exécuter les ordres, de gauche, de droite, de gauche extrême, d’extrême droite. Tout le monde est en quelque sorte fonctionnaire du renoncement. Ainsi nous tous, que nous le voulions ou non, construisons le système dont nous nous prétendons les premières victimes.

 

Dès lors que le pouvoir vient uniquement du consentement de chacun à se soumettre, celui qui refuse l’assujettissement affaiblit le pouvoir, tandis que celui qui accepte de collaborer le renforce. Seule la volonté de lutter contre l’arbitraire permet au citoyen de se comporter comme un homme intègre. Intègre et digne. En sauvegardant son intégrité et sa dignité, l’homme préserve du même coup son humanité.

Un CRS témoigne

Un CRS témoigne: « Les ordres reçus de la péfecture de Paris ont favorisé les violences. »

 

X est un gradé CRS qui compte une vingtaine d’années d’expérience. « Je suis républicain, et grandement insatisfait des gouvernements successifs et de leurs soi-disant politiques sécuritaires qui nous amènent dans la situation catastrophique dans laquelle la police et la population se trouvent actuellement », dit-il. Il témoigne de ce qu’il a vécu au printemps dernier.

De votre point de vue de CRS, comment jugez-vous la façon dont s’est fait le maintien de l’ordre lors des manifestations contre la loi travail au printemps dernier ?

J’ai effectué avec ma compagnie un grand nombre d’opérations de maintien de l’ordre de mars à juin concernant la loi travail et les Nuits Debout. Il en ressort que les ordres tardifs, ou l’absence d’ordres, ou les ordres abscons reçus de la salle de commandement de la préfecture de police de Paris ont favorisé les violences contre les biens et les personnes et favorisé la décrédibilisation du mouvement social et syndical.

 

Aurait-on pu faire autrement ? Du point de vue des forces de l’ordre, qu’est-ce qu’une manifestation réussie ?

Si les ordres n’avaient pas été donnés par le pouvoir politique mais par des instances policières soucieuses de préserver la sécurité publique et l’ordre, tout aurait été différent.

Une manifestation réussie est une manifestation qui se déroule dans le calme, où chacun peut venir s’exprimer en toute sécurité parce que les éléments violents ont été interpellés en amont du défilé pour éviter qu’ils gangrènent et pourrisssent le cortège.

 

Comment les ordres sont-ils donnés en manifestation, en remontant la chaîne de commandement du bas vers le haut ?

Une compagnie de CRS qui vient en MO [maintien de l’ordre] sur Paris est commandée par son commandant ou par son adjoint, un capitaine. Dès qu’une CRS arrive sur Paris pour du MO, la préfecture de police lui adjoint pour l’accompagner un commissaire de police qui peut donner des ordres au commandant de compagnie : c’est un TI [l’indicatif des commissaires]. Sur le terrain et pour des gros dispositifs, un commissaire CRS de la DCCRS [Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité], à la tête d’un GO [groupement opérationnel], est susceptible de donner des ordres aux commandants de toutes les CRS présentes. En dernier lieu, en haut de la chaîne, la salle de commandement parisienne, que l’on appelle Lutèce, a le dernier mot car c’est la voix du préfet de police. Il y a donc beaucoup de responsables, qui donnent parfois des ordres contradictoires, ce qui ne facilite pas la tâche du CRS sur le terrain. Celui-ci reçoit ses ordres d’un chef de groupe, qui les reçoit d’un chef de section, qui lui-même les reçoit du commandant d’unité CRS.

 

Les expériences vécues par les manifestants non-violents témoignent toutes de la même incompréhension : lorsque la situation semble à peu près apaisée, que les manifestants ne montrent pas particulièrement d’hostilité envers les CRS, pourquoi ordre vous est-il donné de les disperser, d’envoyer gaz lacrymogènes et grenades de désencerclement, de les charger ?

Le pourquoi est à demander au préfet de police Michel Cadot. Les CRS exécutent les ordres reçus.

 

Par ailleurs, plusieurs manifestants ont pu témoigner de l’absence du numéro de matricule sur l’uniforme de certains CRS, alors qu’il est pourtant obligatoire de le porter. Comment l’expliquer ?

Le numéro RIO [référent d’identité opérationnelle] de chaque fonctionnaire – qui n’est pas le numéro de matricule – se présente sous la forme d’un petit badge rectangulaire gris avec des chiffres noirs. Celui-ci est muni d’une patte de fixation à double face scratch qui vient se fixer entre l’écusson de grade carré et la tenue, en été sur le polo, en hiver sur le blouson MO. Il s’avère qu’en maintien de l’ordre le fonctionnaire CRS est revêtu d’un gilet de protection, d’un gilet tactique ou d’un gilet porte-grenades qui vient par-dessus le blouson MO et qui donc masque le numéro RIO.

 

Comment vos collègues ont-ils vécu ces événements du printemps sur le terrain ? Partagent-ils votre analyse ?

Dans la grande majorité, les collègues CRS sont très en colère d’avoir subi autant de violences et d’avoir laissé faire les casseurs sans avoir reçu les ordres appropriés pour mettre fin aux multiples exactions. Certains sont désabusés.

 

Lorsqu’un ordre qui vous est donné vous semble disproportionné par rapport à la menace immédiate, quelle est votre marge de manœuvre ? Avez-vous la possibilité d’adapter votre propre réponse en fonction de ce que vous percevez de la situation ?

Même si la marge de manœuvre est très réduite, le chef d’unité, les chefs de section et les chefs de groupe peuvent dans une certaine mesure adapter les ordres reçus à la réalité du terrain. Je ne pense pas qu’une hiérarchie serait capable de sanctionner cela, mais bon, tout est possible…

 

Au bout du compte, à quoi ces violences ont-elles servi, à qui ont-elles profité ?

Pour moi, il n’y a pas de doute possible : toutes les violences contre les biens et les personnes ont servi à décrédibiliser le mouvement social et syndical.

 

L’un des axes d’action du Collectif Citoyens & Policiers au sein des manifestations est de (tenter de) s’interposer pacifiquement entre forces de l’ordre et manifestants quand la tension monte entre les deux parties. Comment les CRS peuvent-ils ressentir ce genre d’action ? Comment intervenir efficacement pour réussir à faire baisser les tensions ?

Pour la sécurité de tous, il ne faut jamais tenter de s’interposer entre des manifestants violents et les forces de maintien de l’ordre. Par contre, participer au cortège avec des banderoles et distribuer des tracts me semble une bonne idée.

Lire ici la lettre aux policiers de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris lors des événements de Mai 68 :

 

Faire un pas vers le camp d’en face

Dans la manif à Montpellier le 26 octobre.

 

Des membres du collectif Citoyens & Policiers étaient présents mercredi dernier au sein de la manifestation policière qui s’est tenue à Montpellier.

Retrouvez ici le tract qui a été distribué à cette occasion :

lettre ouverte aux policiers

Retrouvez ici le compte rendu de la manifestation sur France Bleu Hérault:

France Bleu Hérault – Manifestation Police 26 octobre 2016

Beaucoup de civils qui composent notre collectif ont participé aux Nuits Debout et aux manifestations contre la loi travail du printemps dernier. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, nous reconnaissons les difficultés auxquelles vous êtes aujourd’hui vous-mêmes confrontés, pour les avoir vécues nous aussi : approximations, dénigrement voire désinformation/censure de la part des gros médias, volonté des syndicats de ne pas voir le mouvement leur échapper, tentatives de récupérations politiques, porte-parole et « experts » auto-proclamés… La frustration doit être immense, à votre tour, de ne pouvoir rétablir la vérité à grande échelle tant la machine médiatique est efficace, incontrôlable et monstrueuse.

 

Vous appelez la population à vous rejoindre et à vous soutenir.

 

C’est possible. En partie. Bien sûr, vous obtiendrez facilement la reconnaissance de ceux qui, quoi qu’il arrive, vous seront acquis jusqu’à la fin des temps. Certains proposent même de venir déposer dans vos commissariats fleurs, chocolats et gâteaux faits maison. Peut-être que ces témoignages de soutien vous conviennent et vous suffisent.

 

Nous avons, de notre côté, autre chose à vous proposer.

 

Nous l’avons expérimenté autour de nos propres mobilisations : beaucoup d’entre nous sont désormais prêts à faire un pas vers vous, à abandonner leur vision binaire des rapports population/police, les blancs/les noirs, les gentils/les méchants. Nous commençons à comprendre, chacun à son rythme, que les choses sont évidemment un peu plus compliquées, et que cette haine entre « vous » et « nous » que l’on voudrait faire passer pour une sorte de tradition incontournable est parfois bien commode, en premier lieu pour tous ceux qui n’ont rien à gagner à un rapprochement entre les citoyens et les policiers : pendant que nous sommes occupés à nous taper les uns sur les autres, nous ne regardons pas ailleurs, nous ne regardons pas « là-haut ».

 

Le collectif Citoyens & Policiers se veut un trait d’union entre nos deux camps : c’est justement parce que nous regardons d’un bon œil votre mobilisation que nous nous tenons prêts à vous expliquer les réticences et les blocages rencontrés de l’autre côté de la barricade, pour qu’ils puissent un jour être surmontés. Et la réciproque est vraie : nous mouillons notre chemise, croyez-nous, pour expliquer « en face » que nous aurions tout intérêt à bousculer nos certitudes vous concernant.

 

Mais nous ne ferons rien sans vous : si vous croyez que notre démarche vers les uns et vers les autres est légitime et un tant soit peu utile, il va vous falloir mouiller votre chemise à votre tour. Ne faites pas que réclamer un soutien unilatéral de la part des citoyens : faites vous-mêmes un pas vers eux. Le petit réseau de civils rassemblés autour de notre collectif, avec le soutien déjà de plusieurs policiers, attend que soit recueillie et relayée votre parole, pour contribuer à dépasser les clichés et les crispations : ce n’est pas dans la confrontation que nous trouverons des solutions.

 

Sandra Pizzo et Gaëlle Van Der Maslow, citoyennes engagées, membres du collectif Citoyens & Policiers

Les citoyens dans la rue avec les policiers

 

Suite aux dramatiques événements de Viry-Châtillon, de nombreux policiers
ont décidé de sortir de leur devoir de réserve pour exprimer leur exaspération
et même leur souffrance. L’un de leurs syndicats, Unité SGP Police FO, propose une « marche de la colère policière et citoyenne » – sans banderoles syndicales ni politiques – ce mercredi 26 octobre à midi dans de nombreuses villes de France.

Puisque les citoyens sont invités à rejoindre les policiers dans la rue ce jour-là, eh bien,
allons à leur rencontre !

Téléchargez ici le tract que nous vous proposons de distribuer lors de
cette manifestation :

Lettre ouverte aux policiers

Vous pourrez, pour vous permettre d’être identifiés comme civils, arborer au
bras un brassard orange « Citoyen/ne », sur le mode des brassards « Police ».
N’hésitez pas à en fabriquer un peu plus que nécessaire, pour en distribuer à
d’autres personnes sur place !

Enfin, faites-nous le plus rapidement possible un retour de votre action (texte
et photos) que nous publierons sur le blog !

 

Continuons notre mobilisation

Soutenez le Collectif Citoyens & Policiers dans ses démarches !

Notre appel « pour un dialogue ferme mais apaisé entre société civile et police » (voir notre billet du 14 septembre) est toujours ouvert aux signatures ! Et il le restera aussi longtemps que nécessaire : plus nous serons nombreux à soutenir ce texte, plus nous montrerons notre volonté de faire bouger les lignes.

Citoyens et policiers sont donc invités à continuer à signer cet appel : cliquez sur l’onglet « Contact » dans le bandeau d’accueil et remplissez le formulaire en nous indiquant vos prénom, nom, qualité (citoyen, militant, policier… ou toute autre formule qui vous conviendra pour vous définir) ainsi que votre département.

LES SIGNATAIRES DE CET APPEL :

Pascal Bertaud (pacifiste, Hérault)

Raphaël Bodin (citoyen, militant non-violent et désobéissant, Nantes)

Léa Bouillet (citoyenne engagée, Haute-Garonne)

Sébastien Boullay (policier, Val-de-Marne)

Alain Bres (ancien brigadier-chef, Paris)

Jean-Marc Bruneel (citoyen du monde, pacifiste, non-violent et écologiste, Nord)

François Chaillet (CRS, Paris)

Patrice Coulon (militant non-violent et des droits de l’homme, Yvelines)

Claude Delaire (retraité actif et militant, Puy-de-Dôme)

Bénédicte Desforges (auteur, ex-lieutenant de police, Paris)

Sihem Doucet (citoyenne, militante pacifiste et écologiste, Haute-Garonne)

Rémi Filliau (citoyen désobéissant, Indre-et-Loire)

Frédéric Guyot (policier, Ille-et-Vilaine)

Jean-Pierre Havrin (contrôleur général honoraire, promoteur de la police de proximité, Haute-Garonne)

Colette Huguin (citoyenne du monde engagée, Vosges)

Christophe Jaune (policier municipal, Hérault)

Dominique Jeanne (brigadier-chef de police municipale, Hauts-de-Seine)

Carole Joly (citoyenne, Paris)

Alexandre Langlois (secrétaire général, CGT-Police)

Nicolas Le Berre (cuisinier, épicurien, policier utopiste et citoyen réaliste, Hérault)

Nicolas Leccia (citoyen, Haute-Garonne)

Stéphane Lemercier (capitaine de police, Hérault)

Stéphane Liévin (policier, Loiret)

Sandra Lomonaco (citoyenne du monde, non résignée, Hérault)

Maryse Luron (citoyenne, Finistère)

Caroline Mansuy (citoyenne, Hauts-de-Seine)

Laurent Marsan (citoyen, Haute-Garonne)

Noëlle Martin (citoyenne, Loire-Atlantique)

Alexandra Mazaud (citoyenne, militante, nuitdeboutiste, Paris)

Bruno Mercier (brigadier de police municipale, Hauts-de-Seine)

Duarte Monteiro (citoyen du monde, Gers)

Christian Mouhanna (sociologue, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, Paris)

Laurent Mucchielli (sociologue, chercheur au CNRS, enseignant à l’Université d’Aix-Marseille, spécialiste des questions de sécurité intérieure, Bouches-du-Rhône)

Isabelle Péguin (citoyenne, Gard)

Marion Pistouiller (citoyenne engagée, Haute-Garonne)

Sandra Pizzo (citoyenne, Ariège)

Sébastien Poirier (citoyen engagé, Haute-Savoie)

Catherine Prot (nuitdeboutiste, Ariège)

Xavier Renou (porte-parole du collectif des Désobéissants, Paris)

Mathieu Roger (citoyen, Paris)

Axel Ronde (policier, DOPC, Paris)

Hervé Saint-Maxent (citoyen et militant, Pas-de-Calais)

Jean-Claude Salomon (ancien chargé de mission à l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure, Paris)

Jean-François Sauvaget (collectif Roosevelt, Aude)

Séverine Tessier (auteure de Lutter contre la corruption : à la conquête d’un nouveau pouvoir citoyen, Alpes-Maritimes)

Martin Urien (citoyen, Ariège)

Gaëlle Van der Maslow (citoyenne engagée, Désobéissante, Hérault)

Cédric Van Reckem (policier municipal, Nord)

Yann Viano (policier municipal, Alpes-Maritimes)

Sophie Wahnich (historienne de la période révolutionnaire française, Paris)

La stratégie de la non-violence

Aujourd’hui, 2 octobre, c’est la Journée internationale de la non-violence, décrétée par l’ONU. Mais c’est également l’anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, l’un des pionniers de la philosophie et de la stratégie de la non-violence, qui s’est illustré dans son combat pour l’indépendance de l’Inde.

C’est avec grand plaisir que, pour l’occasion, je vais mettre Gandhi à l’honneur dans cet article en utilisant ses citations.

Qu’est-ce que la non-violence ?

« La non-violence, sous sa forme active, consiste en une bienveillance envers tout ce qui existe. C’est l’amour pur. »

Définir les limites de la violence et de la non-violence peut sembler laborieux. D’une personne à l’autre, les sensibilités changent, les points de vue aussi, et un acte peut sembler violent pour une personne et pas du tout pour une autre. À mon sens, il y a plusieurs degrés de non-violence selon les situations auxquelles vous faites face. L’important est de toujours mesurer les conséquences de vos actes envers autrui.

Si vous sabotez une foreuse de gaz de schiste pour éviter que son exploitation n’empoisonne l’environnement, les hommes et les animaux, alors détruire une machine, faire perdre de l’argent à une entreprise constituent des conséquences minimes par rapport à la cause que vous défendez, plus globale, plus tournée vers le bien-être commun.

La non-violence n’est pas l’inaction. Il est faux de penser qu’être non-violent fait de vous quelqu’un d’inutile et d’inefficace, bien au contraire.

« La non-violence ne consiste pas à renoncer à toute lutte réelle contre le mal. C’est au contraire, contre le mal, une lutte plus active et plus réelle que la loi du talion. »

Agir avec non-violence demande un peu de créativité, de l’ingéniosité et de l’humour. Les actions non-violentes sont infinies. Vous pouvez très bien détourner une publicité, utiliser de la peinture, détourner un message politique afin de le ridiculiser, déployer simplement une banderole avec un message intelligent qui va faire réfléchir, etc. Tout est dans la symbolique, dans le message que vous souhaitez faire passer. Mais surtout, vous agissez sans violence, intelligemment, vous attirez la sympathie et on ne peut pas faire usage de la force contre vous.

« L’épée de la résistance passive n’a pas besoin de fourreau et nul ne peut en être dépossédé par la force. »

Et c’est en cela que l’action non-violente est d’une efficacité redoutable. Lorsque vous agissez avec non-violence et que vous avez face à vous des forces de l’ordre, que peuvent-elles faire si vous êtes clown activiste, que vous agissez avec humour et ne représentez pas une menace ? Vous faites passer un message tellement juste et sincère que faire usage de la force contre vous reviendrait à vous offrir une victoire pleine et entière aux yeux de l’opinion publique, qui s’indignerait d’un usage démesuré.

« Il faut chercher à émousser complètement l’épée du tyran, non pas en la heurtant avec un acier mieux effilé, mais en trompant son attente de voir lui offrir une résistance physique. »

Si vous arrivez monté sur vos grands chevaux, prêt à en découdre, si vous représentez une menace physique, il sera très simple pour votre adversaire de faire usage de la force contre vous et de la légitimer auprès de l’opinion publique. Aussi nobles vos intentions soient-elles, l’usage de la violence décrédibilisera votre cause et votre action sera retournée contre vous. En utilisant la violence, vous offrez à votre adversaire l’occasion de vous battre avec des armes qu’il a l’habitude d’employer lui-même contre vous. Vous ne le déstabilisez pas, vous le renforcez.

Il y aurait beaucoup à dire sur les mobilisations contre la loi travail de ces derniers mois, et l’utilisation de la violence n’est pas la seule cause de leur inefficacité. Néanmoins, elle a permis au gouvernement d’instrumentaliser allégrement cette violence pour décrédibiliser tout un mouvement. Il a lui-même permis d’employer cette violence pour justifier une répression accrue et nous diviser au sein même du mouvement.

« Je m’oppose à la violence parce que, lorsqu’elle semble produire le bien, le bien qui en résulte n’est que transitoire, tandis que le mal produit est permanent. »

Il est bien plus facile d’exprimer sa colère, sa frustration, en utilisant la violence dans la contestation que d’utiliser la non-violence. C’est humain. Il est compréhensible que le niveau de violence auquel nous faisons face quotidiennement nous pousse à sortir de nos gonds et à vouloir nous battre violemment contre ces injustices. Mais cette colère, totalement justifiée, ne sert à rien si elle est mal utilisée, ainsi que la force, l’énergie que vous avez peut-être exprimées de façon à désarçonner totalement votre adversaire.

« En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre, en surface comme en profondeur. »

Si vous avez à porter de belles valeurs de justice, d’équité, de solidarité, de paix, alors utilisez-les dans votre contestation. Soyez pleinement les valeurs que vous défendez. Et votre adversaire, totalement étranger à ces valeurs humaines, sera incapable de faire face à vous sans commettre des erreurs.

« La non-violence est infiniment supérieure à la violence, le pardon est plus viril que le châtiment. Le pardon est la parure du soldat. »

Comment un gouvernement pourra-t-il justifier l’emploi de la force envers une masse de personnes pacifistes, n’ayant, à aucun moment, fait preuve de violence ? Comment pourra-t-il faire face à une majorité unie sous le même étendard de paix ? Si vos valeurs sont inconditionnellement justes, si elles sont tournées vers le bien commun, comment pourra-t-il s’opposer à cela ? Si un gouvernement utilise la force contre sa population unie qui demande que des valeurs justes soient appliquées, alors il se révèle ennemi de tout son pays, et se décrédibilise aux yeux de tous en rendant illégitime son pouvoir.

« Le vrai démocrate est celui qui, par des moyens non-violents, défend sa liberté, par conséquent celle de son pays, et finalement celle de l’humanité tout entière. »

L’union par la non-violence fait la force. Commençons par nous rassembler au lieu de nous diviser. Combattons quotidiennement de manière intelligente et stratégique, utilisons notre colère par des tactiques judicieuses.

Utiliser la non-violence pour combattre une cause demande plus de temps, mais la victoire est plus stable, plus maîtrisée et plus juste. Soyons plus intelligents que nos adversaires, ne leur tendons pas le bâton pour nous faire battre. Utilisons des moyens contre lesquels ils n’ont aucun pouvoir. « On ne récolte que ce que l’on sème » : c’est pour moi un leitmotiv. Il ne tient qu’à vous de semer les graines des fruits que vous souhaitez récolter.

Enfin, une petite dernière pour la route – pour vous, mesdames ! Merci Gandhi : « Si la non-violence est la loi de l’humanité, l’avenir appartient aux femmes. Qui peut faire appel au cœur des hommes avec plus d’efficacité que la femme ? »

Gaëlle Van Der Maslow, activiste, membre du Collectif Citoyens & Policiers et du Collectif des Désobéissants, Montpellier

Quelques références d’ouvrages intéressants sur le sujet :

– Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes de Srdja Popovic (Payot, 2015)

– La Force sans la violence de Gene Sharp (L’Harmattan, 2009)

– Résistance non-violente de Gandhi (Buchet/Chastel, 2007)

Violences illégitimes: la réaction d’un officier

 

Hier, le site Révolution permanente (site d’information du « courant communiste révolutionnaire » du Nouveau Parti anticapitaliste) publiait le témoignage, initialement paru sur la page Facebook d’un enseignant et depuis repris sur les réseaux sociaux, d’un jeune homme victime d’un contrôle d’identité au cours duquel, raconte-t-il, des insultes ont été lancées par les policiers, des violences ont été exercées et de graves menaces ont même été proférées, donnant le titre choc de l’article : « Violences policières : On va te violer, on va venir chez toi, on va venir à la Sorbonne vous exterminer toi et tes collègues. »

La victime, qui se trouvait à la sortie d’une gare de la banlieue parisienne, raconte avoir assisté à une interpellation particulièrement violente menée par des policiers qui tentaient de maîtriser une femme – noire – d’une cinquantaine d’années, menottée et hurlant qu’on lui faisait mal. Voulant témoigner des abus policiers, le jeune homme a sorti son téléphone portable pour filmer la scène. Rapidement, deux policiers se sont jetés sur lui, le maintenant face contre le mur à l’aide de clefs de bras en lui assénant des obscénités. Puis ils ont fouillé son sac et son portable pour effacer la vidéo.

Ne connaissant pas le contexte d’intervention de ces fonctionnaires de police, il est difficile de réagir à chaud sur ce qui s’est réellement passé. Quoi qu’il en soit, si cet homme n’a pas tenu de propos déplacés, s’il s’est contenté de filmer la scène, les policiers n’avaient pas à intervenir sur lui : de nombreuses circulaires leur rappellent que leur action est publique et qu’on ne peut interdire à qui que ce soit de filmer leurs interventions, qu’elles se passent bien ou mal.

Si de tels agissements ont bien eu lieu, si de tels propos ont bien été tenus et si des menaces aussi graves ont bien été proférées, le collectif Citoyens & Policiers, qui œuvre pour le rapprochement de la population avec sa police, ne peut que condamner de tels agissements, scandaleux pour des fonctionnaires censés être au service de la population. D’abord parce qu’ils sont complètement illégaux, ensuite parce qu’ils sont évidemment contraires à la déontologie policière (1) mais surtout parce qu’ils ne sont pas dignes d’un être humain. Et, enfin, parce qu’ils provoquent un sentiment de frustration parmi la population, sentiment propre à engendrer un cycle de violence difficilement maîtrisable par la suite. Maurice Grimaud, préfet de police, écrivait dans sa célèbre lettre adressée aux policiers en mai 1968 : « Toutes les fois que des violences illégitimes sont commises contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limite. »

La police doit être exemplaire et se placer au service des citoyens si elle veut que ceux-ci le lui rendent bien. Sinon, nous aurons beau multiplier les manifestations pour dire « halte à la haine anti-flics (2) », nous pourrons lancer autant de pétitions que nous voulons pour demander le soutien de la population, cela ne servira à rien si certains continuent à avoir des comportements odieux et multiplient les actions violentes et les humiliations.

Les policiers doivent être conscients qu’on ne peut pas exiger le respect et faire régner l’ordre en usant des contraintes physiques, de l’intimidation, des menaces et de la violence en espérant soumettre la population. Les agissements de ces policiers jettent l’opprobe sur toute une profession et met en difficulté des milliers de leurs collègues qui exercent chaque jour leur travail consciencieusement au service du citoyen, et parfois au péril de leur vie, avec justesse et abnégation.

Stéphane Lemercier, capitaine de police, membre du collectif Citoyens & Policiers

(1) Article R. 434-14 du Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie : « Respectueux de la dignité des personnes, le policier veille à se comporter en toutes circonstances de manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération. »

(2) http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/05/18/la-police-manifeste-contre-la-haine-antiflic_4921582_1653578.html.

La frontière invisible

Le manifestant aux fleurs de Banksy.

 

Le jeudi 15 septembre, j’étais à Paris avec des civils et des policiers qui dénoncent la gestion catastrophique des forces de l’ordre dans les mobilisations de ces derniers mois et, surtout, la coupure qu’elle engendre entre la population et sa police. Au-delà du maintien de l’ordre, ces policiers dénoncent également une perte de sens de leur métier du fait des procédures qu’on leur demande de suivre : politique du chiffre, perquisitions administratives, disparition de la police de proximité, etc.

Notre volonté est de créer un pont entre la population et les forces de l’ordre, pour comprendre pourquoi : pourquoi cette violence exercée sur des manifestants pacifistes ? Pourquoi utiliser la force lorsqu’elle est injustifiée ? Pourquoi réprimer et obéir à des ordres condamnables ?

En discutant avec les policiers qui s’investissent avec nous pour dénoncer les violences de l’État, nous avons répondu en partie à ces questions. Mais, au-delà, il reste un axe que nous n’avions pas compris : le microcosme de la manifestation. Un village en lui-même, déjà divisé et qui a besoin de se ressouder pour créer une masse diversifiée mais unie vers le même objectif. C’est sur ce sujet que je souhaite vous faire part de mes observations.

Ce jeudi, j’ai participé à la manifestation contre la loi travail derrière le cortège syndical mais également, sur la place de la République, avec le « peuple des nasses ».

Au départ du cortège, nous avons déambulé aux côtés des policiers de la CGT-Police, qui nous soutiennent dans nos actions et agissent avec nous. Nous portions le drapeau du syndicat et nous arborions un tee-shirt sur lequel il était inscrit « défenseur de la démocratie » sur le devant, « sans haine, sans armes, sans violence » au dos. Contraste détonnant avec les fumées des grenades de désencerclement que nous observions en tête de cortège. Néanmoins, cette démarche de visibilité a été saluée par quelques manifestants qui sont venus nous faire part de leur soutien et nous encourager. C’était d’ailleurs le seul point positif de cette déambulation : échanger avec les gens.

Car c’est un constat accablant concernant le cortège syndical : on avance lentement, on s’arrête, on repart, bref, on s’emmerde.

On sait tous que cette manifestation ne débouchera pas sur l’abrogation de la loi travail, car une masse de gens qui marchent n’inquiète pas le gouvernement. Et ce n’est pas en mobilisant les gens à outrance qu’on y parviendra ; bien au contraire, on démobilise des personnes fatiguées, qui n’en voient plus le bout. Il faut utiliser cette masse de manière intelligente et stratégique. Oui, mais comment ?

Foncièrement convaincue par la démarche de la non-violence, j’ai à cœur de comprendre ceux qui ont choisi des méthodes offensives de protestation. Je ne suis pas attachée au terme de « casseur », qui englobe tout et n’importe qui, et stigmatise autant que le fait de dire que tous les policiers commettent des violences. Après avoir lu des articles, des interviews sur les « autonomes », le groupe de personnes en noir dans le cortège de tête, il m’apparaît évident que certains d’entre eux ont une réelle vision politique, des idées constructives et un point de vue intéressant sur leur façon de procéder en manifestation. Il n’y a pas que des personnes qui sont violentes pour être violentes. Alors il m’a semblé important de me mêler à eux, pour comprendre.

Lorsque le cortège syndical est arrivé aux abords de la place de la République, j’ai traversé le cordon de la « sécurité syndicale » et je suis passée de l’autre côté de la frontière, au cœur des affrontements.

C’est sûr que là, on s’ennuie beaucoup moins ! Il faut jongler entre les différents projectiles lancés par les forces de l’ordre : grenades de désencerclement, grenades lacrymogènes… Les détonations partent dans tous les sens et les projectiles tombent là où on ne l’attend pas.

Bienvenue dans le monde du « peuple des nasses » !

Règle n° 1 : rester vigilant en toute circonstance. Pour soi et pour les autres.

Là où le cortège syndical est très organisé « hiérarchiquement », le monde de la nasse, quant à lui, regroupe une magnifique diversité.

On y trouve des syndiqués, des étudiants, des personnes de toutes classes sociales, une multitude riche d’un mélange qui fait plaisir à voir. Tous ensemble à discuter, solidaires, s’entraidant face à l’adversité.

C’est là que j’ai compris l’intérêt que beaucoup de manifestants ont pour ce « monde » : vous pouvez être qui vous voulez, non-violent, violent, anti-flics, pro-flics, salarié, cadre, travailler pour une banque, une multinationale ou un service public, tout le monde s’en fout. Que l’on soit en noir, en jogging, en slim, en sarouel ou peint de toutes les couleurs, à partir du moment où vous entrez dans la nasse, vous êtes accueilli comme les autres, on vous protège, on s’entraide, on se sert les coudes. Accueillant, non ?

Sur cette place, j’ai tout vécu en quelques heures. Là où le cortège syndical est bien docile et encadré, la nasse, elle, est riche en émotions. Tout se mélange et s’entremêle intensément. Et lorsqu’il s’agit des émotions, on sait à quel point l’humain a beaucoup de difficulté à se raisonner quand il est sous leur emprise. C’est ce que j’ai vécu dans la nasse, dans un cadre surréaliste.

Plusieurs groupes de personnes qui discutent et rigolent alors qu’ils sont entourés de cordons de CRS en position, prêts à évacuer la place.

Que les forces de l’ordre soient positionnées dans le cadre du maintien de l’ordre pour faire acte de présence, c’est une chose à laquelle je ne vois aucun inconvénient. J’ai toujours vécu des manifestations dans lesquelles il y avait, par-ci par-là, des cordons de CRS postés sur le parcours. Mais qu’elles soient placées dans une logique d’attaque envers des manifestants en majorité pacifistes est une autre chose.

Alors oui, soyons clairs, j’ai aussi vu des projectiles voler, de la part de quelques individus à l’intention des forces de l’ordre, mais j’en ai vu deux, lancés un peu à l’aveugle en dehors de la nasse. Étant contre la violence, je ne pense pas que l’utiliser envers les forces de l’ordre soit une tactique très judicieuse puisqu’elle justifie l’emploi de la force en retour par ces derniers et implique un ciblage de la totalité des manifestants présents dans la nasse. Pour un projectile lancé par un individu isolé, ce sont des dizaines de grenades de désencerclement et lacrymogènes qui sont envoyées directement au cœur des petits groupes de manifestants calmes.

Si l’intention n’est pas de blesser, c’est vraiment qu’ils s’y prennent comme des manches.

Qui donne l’ordre de cibler des innocents ? Dans quel but ?

Il me semble que j’ai dû crier « médic ! » une dizaine de fois en cinq minutes.

J’ai entendu la détonation, j’ai vu Laurent, le syndicaliste touché à l’œil, j’ai appelé les « médics » comme tout le monde quand je l’ai vu s’effondrer. Une minute avant, ce groupe de personnes était devant le mien, nous discutions paisiblement en ignorant totalement les forces de l’ordre, dont nous ne pensions pas être les cibles. Qu’avions-nous à nous reprocher ? Notre présence ? Sur une place publique ?

J’ai vu un cordon de CRS s’approcher de nous pour couper la place en deux et nous prendre en sandwich avec un autre cordon – des gendarmes mobiles cette fois-ci –, sans possibilité de sortie.

J’ai vu un CRS se détacher de ses collègues pour venir matraquer une personne face à lui qui n’avait absolument rien fait et s’acharner sur elle au milieu de manifestants qui protestaient contre cette violence délibérée.

J’ai vu un CRS dont le visage, yeux rougis, lèvres tremblantes, ressemblait à une grimace indescriptible tant il était choqué par la violence dont son collègue faisait preuve : en état de souffrance clairement perceptible. Surréaliste.

Je me suis interposée entre les CRS et les manifestants avec le message de mon tee-shirt « sans haine, sans armes, sans violence », jusqu’à ce que j’entende le coup de sifflet dans mon dos qui indiquait que les forces de l’ordre allaient charger.

Nous avons finalement quitté la place par une issue ouverte par le cordon des gendarmes mobiles. Submergés par toutes les émotions : la colère, l’incompréhension, la pitié, la compassion, tout se mélangeait.

Pourquoi ne nous ont-ils pas laissé nous exprimer jusqu’au bout de nos contestations, au lieu de charger et d’attaquer alors qu’ils savaient pertinemment qu’il y aurait forcément des blessés ? Pourquoi utiliser une telle violence ? Pourquoi balancer à l’aveugle, dans le tas ? Pourquoi le CRS en souffrance n’a-t-il pas montré l’exemple et désobéit ?

Je ne peux que comprendre le « peuple de la nasse » qui vit ces situations à chaque manifestation. Je ne peux que comprendre sa méfiance envers la police, sa colère, sa haine parfois face à des situations d’injustice perpétuelles que ces gens vivent déjà au quotidien, en dehors des manifestations, comme nous tous.

Je ne peux que comprendre que certains sombrent dans la violence, quand le pacifisme est réprimé au même titre que l’agressivité.

Et pourtant, je reste persuadée que, si l’on se regroupait, si l’on faisait front grâce à des actions non-violentes intelligentes face auxquelles les forces de l’ordre seraient désarçonnées, nous pourrions, ensemble, passer à un stade supérieur.

Nous aurions plus de poids, nos actions ne décrédibiliseraient pas notre contestation, nous légitimerions notre contestation auprès de l’opinion publique.

Nous serions alors plus forts, plus solidaires, plus percutants.

Une utopie ?

Sans doute. Mais, indéniablement, je pense qu’il est temps que nous nous organisions ensemble intelligemment : policiers, manifestants, autonomes, tous vers le même objectif. Si nous parvenons, avec nos différences et nos contradictions, à avoir cette capacité à nous unir, nous formerons une masse solidaire.

Si vous voulez faire trembler le gouvernement, commencez par un vrai rassemblement.

Gaëlle Van Der Maslow, activiste, membre du collectif des Désobéissants, Montpellier

Et si on arrêtait de compter les points ?

Deux victimes lors de la manifestation du 15 septembre 2016. © Samuel Boivin et AFP

 

Deux photos saisissantes. À ma gauche, Laurent, manifestant, qui a perdu la vision à un œil ; à ma droite, Olivier, CRS, brûlé au second degré à la cuisse : les victimes ont des prénoms.

Voilà. Une nouvelle fois, chaque camp a son blessé emblématique, dont l’image forte est relayée par ses réseaux sociaux et les médias qui lui sont favorables. Les pages Facebook valent ce qu’elles valent, bien sûr, elles témoignent tout de même d’une réalité assez désespérante : on y trouve peu de compassion pour les victimes du camp adverse (d’ailleurs, on y parle peu de celles-ci : chacun ses blessés, hein, et les vaches seront bien gardées), on y lit peu d’appels à ce que la justice – la justice, pas la vengeance – se fasse, on y lit beaucoup de haine la plupart du temps. De haine.

Et si on arrêtait de compter les points ? Laissons le ministère de l’Intérieur, dans son communiqué du soir même de la manif, tenir les comptes des forces de l’ordre touchées et leur adresser ses vœux de prompt rétablissement, sans un mot pour les manifestants blessés, qui probablement l’ont bien cherché, na. Et acceptons, dans les réseaux militants et les tracts des syndicats de policiers, de tenir une comptabilité globale : les victimes sont des personnes avant d’être des policiers ou des manifestants ou même des « individus violents », elles sont toutes à déplorer, et elles constituent toutes la même preuve que la manifestation, encore une fois, s’est soldée par un échec.

Sandra Pizzo, manifestante fatiguée, citoyenne obstinée

 

Viser les responsables

Distribution de tracts aux CRS lors de la manifestation du 15 septembre 2016 à Paris.
© Raphaël Bodin

Ce matin, avant la manifestation contre la loi travail entre la Bastille et la République, un groupe de civils et de policiers s’est rendu à la Cour de justice de la République afin de déposer plainte contre Manuel Valls, Premier ministre, et Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, en s’appuyant sur l’article 68-2 de la Constitution : « Toute personne qui se prétend lésée par un crime ou un délit commis par un membre du gouvernement dans l’exercice de ses fonctions peut porter plainte auprès d’une commission des requêtes. »

La plainte s’appuie sur l’article 223-1 du code pénal : Messieurs Valls et Cazeneuve sont accusés d’avoir exposé ces manifestants et ces policiers à un « risque immédiat de mort ou de blessures de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité permanente par la violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement ». Sont particulièrement visés dans cette plainte les ordres – ou l’absence d’ordres – donnés lors des manifestations contre la loi travail du printemps dernier, qui ont eu pour conséquence la multiplication des blessés des deux côtés.

Voir ici le reportage réalisé par la Télé libre:

– Citoyens & policiers, un amour contrarié – La télé libre

 

Copie d’une des six plaintes enregistrées ce matin à la Cour de justice de la République.

Les six premiers plaignants – deux policiers et quatre civils – ont été reçus par le secrétaire général de la Cour de justice de la République ; leurs plaintes seront examinées par la commission des requêtes, qui décidera si elles sont recevables.

Cette démarche est un droit garanti par la Constitution. Vous pouvez vous aussi déposer plainte contre Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, en téléchargeant les modèles ci-dessous, en les remplissant avec vos coordonnées, en les imprimant et en les envoyant par courrier, accompagnés d’une copie de votre pièce d’identité, à la Cour de justice de la République, 21, rue de Constantine, 75007 Paris.

Plainte contre Cazeneuve/Policiers

Plainte contre Cazeneuve/ Civils

Plainte contre Valls / Civils